VOIR SHIBUMI ET WABI... AUTREMENT


Je vous ai déjà dit que le fond esthétique japonais repose sur un langage d'idéaux, et que ce langage était issu du fond conceptuel de principes.
Pour aller plus loin dans ma réflexion, je vais partir d'un article que Donald Keene a publié en 1967 dans la presse de l'université Columbia (NY). Dedans il y utilise un texte du prêtre shintoïste Kenkō pour discuter de quatre principes de l'esthétique japonaise. 
Son angle d'étude est intéressant alors je m'en suis inspiré en prenant trois principes pour faire deux choses : vous donner de l'information et vous faire faire une gymnastique... mentale.
Je vous parlerai de quelques principes que l'on retrouve dans le fond esthétique japonais, mais il ne sont bien entendu pas les seuls présents. Ici, il ne s'agit pas de couvrir tous les principes, mais plutôt de faire un exercice de réflexion et de liaison ensemble.
J'espère que cela vous aidera à percevoir les liens entre principes et idéaux, et à mieux comprendre pourquoi je vous répète que ces liens existent (même si je l'admets, en vieillissant je radote un peu).
Note au futur lecteur :
Cet article nécessite d'avoir lu tous les articles publiés précédents.
Il vous plongera encore plus loin dans ma tête. Si vous lisez, j'en serai pleinement ravi.
Mais c'est à vos risques et périls.
Bonne lecture.

L'irrégularité et l'imperfection

"En tout, quelque soit sa forme, l'uniformité n'est pas souhaitable. Laisser quelque chose d'inachevé le rend intéressant et procure le sentiment qu'il reste de la place à la croissance."
Konkō
Ce principe est très mis en avant dans le monde du vêtement quand certains auteurs veulent décrire l'esthétique japonaise. Il est en effet présent mais s'il vous plait, ne réduisez pas le fond esthétique entier à cela. 
Non, tous les tissus avec de l'irrégularité ne font pas forcément très japonais et tous les tissus japonais ne sont pas forcément rugueux. Prenez les tissus de kimono en soie, c'est lisse et pourtant ils font très clairement partie de l'esthétique japonaise.
Ceci étant dit, on retrouve bien une appréciation de l'irrégularité et de l'asymétrie comme un des principes utilisés.
D'ailleurs, les enfants japonais apprennent en cours de calligraphie qu'ils ne doivent pas diviser parfaitement en deux un trait horizontal avec un trait vertical. Le trait vertical doit toujours croiser le trait horizontal à un point non-équidistant de ces extrémités. Car un caractère symétrique est considéré sans vie, sans "souffle".  
On retrouve à nouveau ce principe dans la construction des jardins japonais,  dans la structure de l'ikebana (art floral) et dans l'architecture.  
Crédits photo : Laurent Sikirdji

La suggestion et le non-dit

« Un vieil étang
Une grenouille qui plonge,
Le bruit de l'eau. » 
Matsuo Bashō
C'est un principe embêtant pour un esprit ultra cartésien qui aime avoir tous les éléments pour trancher, car ce principe relève du monde onirique et de l'imagination. Moi le premier, qui ait suivi un parcours scientifique, j'ai souvent du mal à "l'infuser".
J'expliquais dans cet article que l'apprentissage au Japon se fait énormément par la sensibilité et par l'intuition. Même souvent, le trésor se cache dans ce qui n'est pas dit alors qu'en Occident, nous avons l'habitude d'apprendre quand tout est dit/écrit. Or le non-dit présente une force immense, il crée une tension rendant possible l'imaginaire.
L'exemple le plus parlant de ce principe est sans aucun doute le haïku. Cette forme particulière de poème que j'ai mis en citation, où est coupée (kire) une information, pour laisser au lecteur l'opportunité de laisser son esprit vagabonder. Mais en un temps très court, il dit tout... sans tout dire.
De par son héritage chinois, une des formes de peinture japonaise s'est aussi s'exprimée par la suggestion. On voit ça dans les paysages de Sesshū Tōyō (1420-1506) par exemple, où rien n'est complètement fini, non peint, laissant de l'espace à l'imagination pour deviner le reste du paysage :
Cette manière subtile de suggérer sans imposer, cet art d'être silencieusement efficace, cette manœuvre permettant de cacher subtilement la beauté...
Cela ne vous dit rien ? 
Pourtant si vous me lisez depuis un moment, vous l'avez déjà vu, puisqu'on retrouve une mise en application de ce principe de suggestion du Beau dans shibumi.

La simplicité et l'épure

"En ce qui concerne le Japon, il y a une recherche de simplicité, de modestie, d’épure qui lui est particulière."
Tamaki sensei
Crédits photo : Laurent Sikirdji
J'ai tiré cette citation parlant de ce principe dans cette interview et cela m'a rappelé une anecdote.
Lors d'un stage d'aïkido dirigé par Tamaki sensei, j'essayais tant bien que mal de reproduire la technique qu'il demandait de travailler. Il m'observait, souriait et s'approcha de moi en me disant :
"Tu cherches trop compliqué. Plus simple."
C'est troublant comme l'on peut avoir tendance à compliquer les choses parfois, quand on "cérébralise" trop, ou comme les anglophones disent "overthinking". Du côté japonais, chercher à faire simple est un des principes qu'on retrouve souvent.
Dans la gastronomie japonaise, on peut y voir cette recherche. Un sushi, ce n'est pas "compliqué", c'est une tranche de poisson posé sur une boule de riz avec du wasabi entre les deux. Mais faire le simple parfaitement... C'est un sacré challenge.
Tofu à la crème de maïs et wasabi - restaurant Sushi B à Paris
Etre concentré sur l'essentiel, rien de plus, rien de moins. Réduire le geste au strict nécessaire en l'épurant couche par couche, exprimer une efficacité dans une beauté dépouillée...
Il y existe cette note dans wabi
Chemise en denim japonais, simple qui se suffit à elle-même

L'architecture en réseaux

Nous avons fait l'exercice sur trois principes, mais comme je disais au départ, ce ne sont pas les seuls principes que l'on retrouve dans l'esthétique japonaise. J'aurai pu parler d'autres principes comme la non-conventionnalité (datsozoku), de l'austérité (koko), de la naturalité (shizen)... Il en existe plein d'autres, qui sont restés plus ou moins dans les canons nippons.

Il convient de noter que le goût japonais a changé durant les siècles, même si il y a eu un noyau dur qui a pérennisé, il y eut quand même des variations. Il faut faire très attention quand on définit un idéal, car selon la période, cet idéal change légèrement. Je pense qu'il est toujours très délicat de généraliser et c’est pour cette raison que quand j’écris un article sur un concept, j’accorde beaucoup d’importance au contexte et à l’époque.

Ce que je voulais vous montrer au travers de cet article, c'est que l'esthétique japonaise est logique, elle applique des principes pour illustrer des idéaux. Les différents liens qu'il peut y avoir entre principes et idéaux dessinent une architecture en réseaux. Cette richesse en complexité confère au système de la densité et de la précision dans l'agencement de son discours.

Et je n'ai pas choisis shibumi et wabi par hasard. Nous finirons donc sur une gymnastique mentale. Ne vous inquiétez pas, je fais ce genre d'exercice tous les matins, et on n'en meurt pas. 

Shibumi utilise la suggestion car l'efficacité n'est pas directe, flamboyante, elle est discrète et suggérée. Mais quelque part, shibumi utilise aussi la simplicité et l'austérité (son côté froid et son anti-héroïsme), et peut parfois avoir recours à l'irrégularité (une soie shantung, une soie tsumugi...).

Or wabi utilise également la simplicité (la beauté pauvre wabishii), l'austérité et l'irrégularité (les objets imparfaits utilisés dans la cérémonie du thé originel). 

Wabi et shibumi peuvent être confondus parfois, même si ce sont bien deux notions différentes. Elles n'expriment pas les mêmes choses, l’une parle d’une beauté dépouillée et simple, l’autre parle d’une beauté cachée et suggérée.

Mais par cette utilisation commune de principes, ils se rejoignent en un nœud de l'architecture en réseaux.


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