Discours sur l'art créateur - chapitre 3 : Apprendre à perdre vite
Un proverbe chinois raconte que nous allons nous coucher chaque nuit auprès d'un tigre. On ne peut savoir à l'avance si, au réveil, il voudra nous lécher la joue ou nous dévorer tout entier. Cette métaphore de la relation que nous entretenons avec nos propres limites est aussi vraie pour une jeune marque.
Il faut reposer le contexte : lorsque vous êtes une marque naissante, vous combattez en infériorité numérique, vous ne pesez pas assez dans la balance et cela va orienter indubitablement vos choix. Il faut être réaliste, ce n'est pas parce que vous arrosez contre le vent, que ce dernier va changer de direction.
Autrement dit, votre créativité ne pourra pas s'exprimer totalement, par manque de puissance de négociation.
Dans le chapitre 3 et 4, nous allons discuter du choix de l'atelier de chemises. Faire le choix du bon atelier, c'est à mon sens le plus difficile.
C'est une décision délicate à prendre. Vous avez à étudier les ateliers qui vous répondent (quand ils répondent...), comparer les différentes manières de faire (car chaque atelier a sa manière de fonctionner bien à lui)... Et sans vous perdre dans tout cet afflux absolument véloce d'informations, vous devez vous y retrouver à l'égard de votre projet.
Notez que même si l'aventure Gyappu n'a pas continué avec certains ateliers, je ne citerai aucun nom. Pour la simple bonne raison que le vêtement est une aventure humaine, et cela arrive que les greffes ne prennent pas. La vie est ainsi faite.
Bon, vous êtes prêts ? On commence.
Les cinq lois
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Vous n'êtes pas libres de faire absolument tout ce que vous voulez. Que vous le vouliez ou non, vous obéissez à des lois. J'en ai distingué cinq.
La première qui vient à l'esprit, c'est bien sûr celle du prix. C'est presque un truisme, l'atelier doit rencontrer votre cible de prix.
La deuxième à mon sens est le minimum de quantité (MOQ en anglais) par modèle de chemise. La plupart des ateliers ont un MOQ, il varie de quelques dizaines à plusieurs centaines voire milliers. Si vous aviez 4 types de chemises différentes dans votre collection, et que le MOQ par modèle est de 100 pièces, cela vous fait donc 400 chemises en stock à vendre.
Pour une jeune marque, n'est ce pas un peu trop ? Le MOQ est un critère extrêmement déterminant et contraignant dans le choix.
La troisième loi est le niveau qualitatif que l'atelier peut atteindre. Plus vous êtes exigeants en termes de qualité, plus vos choix d'ateliers possibles seront restreints. Ce niveau qualitatif est étroitement corrélé au niveau de formation auquel ont accès les artisans de l'équipe.
De ma fenêtre, il faut mettre un point d'attention à l'expression même de cette qualité. Je m'explique : beaucoup d'ateliers proposent des finitions, mais encore faut-il s'assurer que l'exécution de la dite finition est bien faite. Tout ce qui brille n'est pas or.
- Faire du 6, 7, 8, 9, 10 points de couture par centimètre voire plus, c'est bien mais est-ce que la couture est bien homogène ?
- Ce col sur ce prototype que je viens de recevoir est très beau, mais tient-il bien dans le temps après plusieurs passages à la machine ?
- Les boutons sont en nacre et montés sur queue, c'est chouette, mais est ce qu'ils tiennent bien au corps de la chemise ?
- etc...
La quatrième loi est très importante pour moi car je voulais absolument proposer Hanami. Il s'agit de la flexibilité. Autrement dit la capacité de l'atelier à "stretcher" son savoir-faire pour des projets particuliers.
Ici encore, plus vous êtes exigeants sur la flexibilité, plus vous aurez de portes fermées car peu d'ateliers présentent cette capacité. C'est ainsi que deux ateliers italiens m'ont d'abord ouvert leurs portes, ont été intéressés par les quantités que je voulais produire, puis en découvrant le projet Hanami, se sont ravisés et n'ont plus répondu à aucun de mes e-mails.
Enfin, la cinquième loi est très difficile à anticiper, car il peut uniquement se mesurer sur une période longue : la régularité de l'atelier à maintenir le niveau de qualité voulu.
En revanche, si l'atelier existe depuis longtemps et qu'il possède un certain prestige dans le milieu professionnel, on peut s'adonner à penser que la régularité s'y cache.
Cas pratiques
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Pour mettre en application tout cela, nous allons voir deux cas concrets que Gyappu a rencontré (il y en a eu d'autres mais deux exemples suffiront). Gardez à l'esprit l'objectif : on désire réaliser 80 pièces en tout, avec très haut niveau qualitatif de façon. On ne vise pas juste un produit bon, on vise l'excellence. La nuance est importante.
Éteindre le feu en rajoutant du bois
Le premier cas nous amène en Italie, à Naples. Nous sommes en contact avec un atelier assez renommé, qui propose des chemises à 6 et 8 passages main. Bien accueillie, la quantité semble leur convenir. Notre désir d’utiliser des matières japonaises ne semble pas les rebuter.
Mais lorsque nous abordons le sujet d'Hanami, la conversation très chaleureuse au départ devient froide et s'éteint au moment où ils nous écrivent :
"Sorry, our minimum for that shirt is 1000 pieces. We can't help you".
Curieux n'est-ce pas ?
En réalité, c'est logique.
Ce n'est pas forcément un manque de niveau qualitatif car cet atelier a largement les capacités de réaliser Hanami. En revanche, ils ne désiraient pas exprimer cette flexibilité pour une quantité aussi basse. Quand bien même 80 pièces au total est honorable, cela représente 20 pièces Hanami et développer de la flexibilité pour un nouveau modèle un peu casse-pieds, n'est pas rentable pour eux.
Nous devons donc écarté la piste napolitaine.
Le pied dans la porte
Le deuxième cas nous amène vers l'ouest en Espagne. Nous soupçonnons que le coût serait légèrement plus bas en Espagne qu'en Italie.
L'atelier chez qui nous sommes, nous annonce qu'ils sont capables de réaliser de la chemise du 100% machine au 100% fait main. C'est enthousiasmant !
De plus, notre quantité est facilement gérable pour eux et pour Hanami :
"Cela se fait sans problème, il faut qu'on modifie légèrement les patronages"
Nous décidons donc de lancer deux prototypes de chemises classiques avec des matières japonaises. Nous voulons voir ce que l'atelier est capable de délivrer. Cinq semaines plus tard, les prototypes arrivent !
C'est la déception.
Les chemises ont bien la configuration demandé (coutures anglaises, boutons en MOP montés sur queue même si c'est fait à la machine Ascolite, des hirondelles triangulaires faites machine qui sont plutôt décoratives, 7 points de couture par centimètre...). Ceci dit la coupe de la chemise n'est vraiment pas belle, les cols et les poignets nous semblent peu orgastiques (le col tombait déjà mal alors que la chemise sortait de l'atelier) et les boutons en nacre sont vraiment pas beaux.
En somme, le travail global est relativement correct bien que peu enthousiasmant. Mais ce qui nous dérange le plus, c'est le changement de discours. Tout d'un coup, l'atelier ne sait plus faire Hanami, pas de prototype possible. Ils tentent de nous convaincre que pour un premier lancement, il vaudrait mieux faire simple et nous suggèrent de choisir un autre modèle classique pour remplacer Hanami.
C'est ce qu'on appelle... "être pris le pied dans la porte".
Partir plus tard pour arriver plus vite
"Ce qu'il faut faire, c'est apprendre à perdre vite."
Tamaki sensei
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Crédits photo : Laurent Sikirdji
Il y a quelques semaines, alors que nous déjeunions après un stage, Tamaki sensei me fit cadeau de ces mots. Il accompagna cette phrase d'un geste de la main, comme s'il voulait se libérer d'une chose agrippée à son poignet.
Ce conseil vibre en moi avec d'avantage de résonance aujourd'hui. Car c'est exactement ce que j'ai fait, même si je n'en avais pas conscience à l'époque. Après des mois de recherche d'atelier, d'e-mails restés sans réponse, de refus de collaboration, je me sentais pris au piège par la piste espagnole. Cela était très difficile de quitter la piste, étant donné que je n'avais rien d'autre comme solution back-up.
Quitter un atelier, devoir tout recommencer ailleurs, cela semble coûteux et chronophage. Mais y rester, aurait empiré la situation.
C'était viscéral pour moi de proposer Hanami dans la collection. Soit l'atelier était capable de le faire et je lançais des chemises, soit il ne pouvait pas et alors je ne sortais AUCUNE chemise du tout. Si certains auraient abandonné le projet en sortant une chemise classique à col mao à la place, ce n'est pas mon cas. Je préfère tuer toute la collection de chemises que de faire un truc rafistolé où j'y vois un heurt à mon intégrité.
Or accepter ma défaite, c'était aussi réussir à stopper l'hémorragie et commencer à chercher le bon atelier. C'était certes partir plus tard mais je suis arrivé plus tôt.
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