L’ART ET LA POÉSIE DE LA CHEMISE - ACTE II


Dans cet article, une fois n'est pas coutume, j'emploierai la première personne. La raison est assez simple, la pièce dont je vais vous parler est un de mes caprices.

Cette pièce m'est très personnelle, c'est l'être humain mis à nu qui se livre à vous. Je ne peux m'empêcher d'avoir l’œil humide et d'avoir les mains qui tremblent en vous écrivant ces quelques lignes.

A - La 4ème chemise à l’aube de la Chine

Quand j'ai commencé à réfléchir aux chemises de la collection, je devais bien choisir où mettre l'effort, la moindre erreur avait un impact énorme sur tout le projet.

Si les trois premières formes de chemise étaient une évidence pour répondre aux codes sartoriaux, d’un point de vue purement subjectif, il me fallait en faire une dernière que je voulais atypique.

J'avais déjà l'idée de prendre comme inspiration une chemise traditionnelle chinoise pour la sartoriser. Car le Japon est resté extrêmement proche de la Chine jusqu'au VIème siècle. A partir de ce moment-là, le pays du Soleil Levant s'est émancipé de la Chine et s'est vraiment japonisé, avec notamment la création des kana (alphabet syllabique japonais).

Mais même si la culture japonaise est bien différente de celle de la Chine, l'influence chinoise se manifeste encore au Japon à différents moments et à différents endroits.  Un exemple peut-être ?

Vous connaissez sans doute le vêtement traditionnel japonais qu'est le kimono. C'est somme toute très différent du vêtement traditionnel chinois. Pourtant, voici une tenue d'écolier au Japon en 1900, tiré du livre "Histoire du Japon et des Japonais" d'Edwin O. Reischaeur [japanologue et professeur à l'université Harvard] : 

Plutôt des chemises assez "chinoisantes" non ?

C'est en prenant conscience que les influences chinoises étaient multiples, qu'il m'est apparu évident qu'il ne fallait surtout pas sillonner le Japon, à l'insu de la Chine. La 4ème chemise pouvait être issue du dessein chinois. Mais j'avais esquissé cela sur mon carnet de notes comme simple hypothèse, en juillet 2018.

Mes priorités à ce moment là étaient de faire développer les patronages des vestes, trouver l'atelier pour réaliser les cravates et trouver du fil d'or. Je me disais que je trancherai pour la chemise plus tard.

Or vous savez, dans un combat, ce n’est pas le coup le plus puissant qui fait le plus mal. C’est le coup que vous n’avez pas vu arriver. Or quand la vie vous frappe, elle ne prévient jamais... C’est un coup aussi ravageur qui m’a poussé à prendre ma décision.

B - Le dernier rugissement de la lionne

A cette même période, je reçois un message de ma mère. Il me dit que lors du contrôle de son cancer du sein, l'équipe d'oncologie avait décelé des métastases. Les médecins disaient qu'elle devait absolument commencer son traitement tout de suite.

Comme à son habitude, elle a affronté cette situation avec courage. Mais même si des effets bénéfiques ont été observés au début, les analyses de marqueurs de fin décembre 2018 indiquaient que le traitement n'était plus efficace. Alors les médecins ont décidé de passer à la chimiothérapie.

J’ai pris un vol vers l’Ile de la Réunion pour aller la soutenir. C'est un traitement extrêmement violent pour le corps. Ma mère faiblissait mais pouvait encore parler.

Je rentre en Europe pour reprendre mon poste de chimiste et continuer à travailler sur Gyappu. Chaque fois que mon téléphone sonnait et m’indiquait que c’était un membre de ma famille, mon cœur s'arrêtait de battre. J'étais effrayé et je me cachais dans le travail pour ne pas y penser.

Mi-février 2019, mon père m’appelle. Les médecins lui ont dit qu’ils ne pouvaient plus rien faire. Mon père me dit qu’il va ramener ma mère à Madagascar, chez elle.

J’explique la situation à mon employeur, et il m’autorise à partir pour l’accompagner. Quand je suis arrivé à la maison, ma mère n’avait plus d'énergie pour se nourrir, ni même pour parler. Mais tous les matins, j’allais la voir pour lui tenir la main et je lui parlais.

Complètement désœuvré, je lui ai dit « Ne pars pas encore maman. Mon rêve est devenu mon plan. J’y suis presque... J’aimerai  que tu vois ça. » ; elle était très faible, mais elle serrait fort ma main pour me dire qu’elle avait entendu.

Elle s’est éteinte le 04 mars 2019, à l'âge de 57 ans.

Je l'ai vu perdre ses cheveux, la parole, du poids... Je refuse catégoriquement de garder cette image d'elle dans ma tête.

Ma mère parlait couramment le français, le chinois, l'anglais, l'allemand, et 3 dialectes malgaches. Depuis que je suis tout petit, je l'ai beaucoup vue lire, et selon moi elle a dû absorber environ 1500 livres dans sa vie. Elle était aussi très coquette et aimait s'habiller, c'est cette image d'elle, celle d'un cerisier en pleine floraison, que je veux garder dans mon esprit aujourd'hui : 

C - Continuer à la faire vivre

Après les obsèques, mes sœurs et moi devions ranger ses affaires. Mes sœurs ont pris pour elles des robes, des chemisiers, des chaussures ; et comme Madagascar est un pays très pauvre, nous avons fait don du reste pour faire le bonheur des plus démunis. Elle aurait voulu qu'on le fasse.

C’est troublant comme le destin nous joue parfois des tours. Au milieu de ses affaires, il y avait cette chemise :

J’ai demandé à ma grand-mère si elle connaissait cette chemise. Elle pleurait, mais elle appuya sa tête sur mon épaule, et me répondit que ma mère la portait pour aller à l'école.

Qu’importe si c’est le hasard ou le destin, cette chemise m’a ramené en pleine figure mon idée initiale.

Je devais la faire, même si elle était coûteuse à produire et qu’elle devienne invendable, même si je rencontrais des problèmes techniques, même si c’était un risque stylistique et qu’elle ne plaisait pas au public.

Je voulais la faire et comme je suis extrêmement têtu (peut-être un peu fou aussi, je vous l’accorde), je l’ai fait.

D - Ce que nous transmettent les formes

Tamaki Léo sensei est un expert mondial de l'aïkido, fondateur de l'école Kishinkai. C'est son interprétation de l'aïkido qui m'a le plus touché et le plus ému.  Cela m'a poussé à suivre son enseignement aux quatre coins du globe.

Je me souviens qu'un jour, il souleva ce point pendant un cours :

« Les kata sont à travailler encore et encore. Mais il ne faut pas rêver, la forme du kata en tant que telle n'arrivera pas dans la vie quotidienne. Ce qui compte, c’est ce que nous transmettent ces formes. »

Il mettait en exergue un point capital : saisir les principes est ce qu'il y a de plus important dans les formes qu'on étudie. Une fois saisis, il devient possible de les appliquer dans d'autres situations, d'autres configurations. Il s'agit de viser la forme, de l’atteindre puis de la dépasser.

Si je faisais reproduire exactement la même forme chemise, alors comment l'insérer dans un look sartorial ? Compliqué. Le contraste de style était trop fort et je ne respectais pas la forme sartoriale stricte de Gyappu. 

Il fallait épurer la forme. C'est à dire « tirer la forme » vers l’art tailleur afin qu’elle l’épouse, tout en conservant les principes que la pièce recelait.

Or c’est bien le boutonnage qui est singulier, il repose  sur un système de boucles, et pas sur des boutonnières classiques de chemise occidentale. C'était ça que transmettait cette forme. Sur la chemise d'origine, c'est un système d'attaches dites Brandebourg faites à base de cordes (celles que l'on voit aussi sur les duffel coats). 

J’avais la clé, je me suis mis à faire des croquis, puis je les ai envoyés à l’atelier en Inde.

Au début, ils ont refusé le projet car comme ils travaillent majoritairement à la main, c'était trop long à réaliser. J'ai insisté en leur expliquant la raison de vivre de cette chemise et que j'étais prêt à tout pour la réaliser.

Alors que je discutais habituellement avec le responsable d'atelier, c'est le patron qui m'a répondu :

"Dear Thibaut,
Okay, it is clear for us. For the special reason you mention, we will do it for you."

Ils se sont mis au travail et trois prototypes plus tard, cela a donné ça :

Votre serviteur, qui a voulu l'utiliser dans du sartorial décontracté (bermuda vintage italien). Vous pouvez l'emmener complètement "ailleurs", elle est faite pour.

La qualité de façon est exactement la même que pour nos autres chemises.

Une petite différence est dans le fit, si les 3 premières chemises sont en slim fit, cette 4ème chemise est en tailored fit (donc légèrement plus large mais à peine).

La différence majeure  réside dans le système de boutonnage à boucles. Par rapport aux trois autres chemises, cela rajoute 25% de temps de travail en plus, car rien n’est acheté tout fait, tout le système est fait intégralement à la main :

- la découpe du tissu et du cordage,

- la confection des boucles, où le cordage est recouvert du tissu,

- la pose des boucles, qui demande un ajout de tissu pour renforcer leur tenue.

J’ai dû également décentrer les boutons, pour éviter que la chemise ne s’ouvre : le pan de chemise avec les boucles devait recouvrir l’autre pan avec les boutons.

J'en ai fait produire moins de 20 pièces, elles sont disponibles ici. Je ne sais pas du tout si elles me resteront sur les bras ou si elles vous plairont. Mais en la réalisant, j'ai pu fermer la parenthèse que j'avais ouverte plus tôt.

Ma mère ne peut plus me lire. La douleur que je ressens aujourd’hui diminuera avec le temps qui passe, mais je sais déjà qu'elle ne s’en ira jamais. Cette pièce singulière du vestiaire Gyappu, je l'ai fantasmée, pensée et construite en pensant profondément à elle et au fait qu'elle me manque. 

Je l'ai appelée Hanami 花見, en Japonais cela veut dire "regarder les fleurs". Ce terme est utilisé pour désigner la coutume traditionnelle d'observer les cerisiers en fleur entre fin mars et début avril. Le peuple de l'archipel continue de le faire encore aujourd'hui, et c'est pour une raison très particulière.

Hanami 花見 est la scène archétypique qui met en circulation un principe bouddhiste appelé mujō 無常, postulant qu'aucune chose en ce monde n’est éternelle. Quand chutent et tourbillonnent les fleurs de cerisiers, cette vérité de l’éphémère des choses nous empoigne. Celle qui vous bouleverse et vous marque au plus profond de votre être, jusqu’à la fin de votre vie.

Le pathos des choses... Mono no aware

Thibaut RANJANORO

 


6 commentaires


  • HDG

    Magnifique chemise et histoire qui m’a mis un pincement au coeur. Mon unique regret est que les 20 exemplaires de cette chemise seront probablement partis lorsque je pourrais enfin l’acheter :)


  • Karine

    Tout simplement magnifique !! Comme elle l était!


  • CHAN TAD HON Eric

    Rien à dire, très bien écrit comme à l’accoutumée, ta plume me sidérera à jamais.
    Bon courage et bonne continuation dans ce qui te tient tant à cœur, ta maman sera toujours à tes côtés pour veiller sur ton succès.


  • Laetitia

    Hyper touchant ! Bonne route à toi dans cette belle aventure. Quel courage !


  • Koulsoum Kessaria

    Tres fière de toi mon ami… tres bel hommage a ta maman qui doit etre si fiere de toi également…


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