LA CONTEMPLATION MÉDITATIVE DU KINTSUGI


Myriam Greff est une artiste du Kintsugi. Pour ceux qui ont regardé la vidéo de présentation de Gyappu, vous avez dû apercevoir une de ses pièces. Elle a eu l'extrême gentillesse de nous la prêter alors qu'elle ne nous connaissait pas. Nous la remercions encore une fois pour sa confiance.
Les références bibliographiques que nous utilisons pour étudier l'esthétique japonaise, sont une base incompressible. Mais nous attachons aussi beaucoup d'importance à l'expérience humaine. C'est pour cela que nous l'avons aussi interviewé pour avoir son ressenti d'artisan.
La vie en société a tendance à lisser nos personnalités, nos actes, et nos paroles. Alors nous avons demandé à Myriam Greff de répondre avec son cœur, sans artifice ni masque. Nous avons retranscris ses paroles sans rien altérer.

Bonjour Myriam. Pourriez-vous présenter votre parcours et nous dire ce qui vous a mené à l'art du Kintsugi ?

Je suis diplômée du Master de Restauration du Patrimoine, spécialité Céramique et Verre de l’école de Condé Paris depuis 2010. C'est naturellement mes études qui m'ont amenées au Kintsugi mais aussi l'amour de la matière céramique. Quand nous effectuons une restauration illusionniste, nous sommes amenés à dissimuler plus ou moins la matière céramique sous de la peinture polyuréthane et je n'avais plus envie de cela. Je souhaitais garder intacte l'histoire de l'objet et préserver au maximum sa matière première.

Bol en Kintsugi réalisé par Myriam Greff

Pourriez-vous nous décrire toutes les étapes du processus de réalisation d'une pièce en Kintsugi ? Les contraintes et les difficultés de chaque étape nous intéresse également.

1/ L’œuvre doit être stabilisée pour stopper sa dégradation. Il peut s’agir du nettoyage d’un ancien collage, de la fixation d’un écaillage actif (empêcher que l’émail continue à se détériorer tout seul) ou encore de la consolidation due à une perte de silicium (la céramique contient une grande part de silicium qui assure sa solidité).
2/ La pièce est recollée avec un mélange de laque et de colle de farine de riz. Elle doit alors sécher 8 jours dans des conditions climatiques précises, stables et contrôlées.
3/ Les fissures ainsi que les lacunes (en l’absence d’un tesson) sont comblées par un mélange de laque et de tonoko (une poudre de terre cuite) appelé sabi. Le bouchage nécessite parfois la création d’une âme en bois qui est taillée sur mesure. Le sabi doit sécher pendant 8 jours. Les comblements sont ensuite poncés avec du charbon de magnolia et l’étape est répétée autant de fois que nécessaire.
4/ La première couche est une laque noire à base d’urushi (laque japonaise) et d’oxyde de fer II qui doivent être préalablement broyés ensemble pendant plusieurs heures puis purifiés au moins trois fois. Cette laque est ensuite posée au pinceau sur les cassures comblées. Le ponçage de la laque est entrepris après polymérisation complète (”séchage”) dans des conditions climatiques spécifiques. Ces étapes sont réitérées jusqu’à obtention du résultat escompté.
5/ La dernière couche est une laque rouge à base d’urushi et d’oxyde de fer III qui va servir d’assiette (couche adhésive) pour l’or 22 carats. Ce dernier est saupoudré avec un funzutsu (outil en bambou, ci dessous en photo).
Cette étape nécessite une absence totale de poussière dans la pièce et sur la personne qui manipule l’œuvre. Les laqueurs chinois se rasaient la tête et partaient travailler en pleine mer afin d’être dans un milieu absent de poussière ! Après séchage, l’or est poli avec une agate.
Des funzutsu

Cela semble extrêmement laborieux. Quelle est selon vous la pièce la plus folle que vous ayez réalisée en Kintsugi ?

Une commode pour l'artiste Sarkis qui l'a exposé au Chateau de Chaumont sur Loire.

Après avoir discuté avec des artisans travaillant dans la tradition comme un bottier, un tailleur, un tatoueur, nous savons que parfois ils y ont mis tellement de cœur dedans qu'il est très difficile pour eux de voir partir leur oeuvre de leur atelier. Est-ce aussi le cas pour vous ? 

Je comprends bien ce sentiment. Heureusement, mes clients ne choisissent pas mes pièces par hasard et me racontent toujours pourquoi ils s’arrêtent sur telle ou telle œuvre. J'ai très souvent des nouvelles de l’œuvre après l'achat ainsi que des photos. Je sais où, comment et avec qui elle continue sa vie, cela aide à se détacher et donne du sens à mon travail.

Il revient dans la littérature que le Kintsugi est lié au Wabi-Sabi. Nous pensons que toutes les généralités et approximations à ce sujet sont déjà dites. Pourriez-vous nous donner votre sentiment personnel ?

Je crois que le Kintsugi est vu de manière très déformée par nos esprits européens et qu'il est très difficile d'imaginer et de transmettre l'essence même de cet art dans notre civilisation. Ici, le Kintsugi est considéré comme l'art suprême de la résilience. Pour ma part, je pense que le Kintsugi est intrinsèquement lié à la méditation contemplative. Le Wabi-Sabi se vit et se ressent, il ne s'explique pas.

Nous ne pouvons être plus d'accord avec vous. Quand vous avez découvert ce que Gyappu cherche à faire avec l'esthétique japonaise, pensez-vous que nous la déformons ?

Gyappu est selon moi un concept global très approfondi et bien pensé. Il y a une réelle volonté d’intégrer la philosophie japonaise pour ce qu'elle est et non pas parce qu'elle a le vent en poupe. Ainsi, je ne peux qu'approuver la démarche de Gyappu, un chercheur en esthétique néo-traditionnelle !

Vos mots nous touchent beaucoup. Merci Myriam pour votre temps et votre sincérité.

Pour les lecteurs désireux de découvrir les travaux de Myriam Greff, voici le lien de son site internet : https://kintsugi.fr/

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