Les origines de Gyappu [2/3] - Tout est parti d'un beignet


Dans la partie précédente, nous avons vu comment un jeune passionné infâme s'était retrouvé contraint de lancer sa marque tout seul pour rentrer dans le monde du vêtement.
Je radote souvent sur le fond et la forme, c'est pour vous donner le fil rouge que suit Gyappu. Je disais déjà tout en vous affirmant que le fond de Gyappu est japonais et sa forme est tailleur, mais il manquait (volontairement) une dimension : la profondeur.
Il faut bien comprendre que je cherchais une idée de marque, un concept. J'étais déjà plus ou moins rentré dans la pensée japonaise dès mes débuts dans les arts martiaux, mais en ce qui concerne Gyappu, toute ma réflexion est partie... d'un beignet.
Mais avant, je dois traiter un sujet très important : 

L'entrée du vêtement occidental au Japon 

[Ce paragraphe est un extrait d'un article que j'ai écrit pour le numéro du mois de juillet 2020 du magazine Yashima]
L'habit traditionnel japonais est depuis le 8ème siècle le kimono. Sa forme est d'ailleurs restée inchangée depuis.
Le costume occidental quant à lui, est connu au Japon depuis le 16ème siècle, il était même prohibé par le shôgunat de l'époque - jugé trop exotique pour les japonais. C'est en 1894 que le nouveau gouvernement obligea les facteurs, les policiers et d'autres corps de métier à porter le costume occidental comme uniforme.
Il faut bien se rendre compte qu'à cette époque, le vêtement occidental était un heurt à leur tradition ancestrale.
Cet événement opéra comme un clivage. D'un côté dans la vie privée on pouvait porter le kimono et de l'autre la vie "officielle/professionnelle" où l'on se devait de porter l'uniforme.
Ce qui est curieux, c'est que cette forme d'imposition n'a pas touché le vestiaire de la femme japonaise au début, puisque les femmes portaient toujours le kimono au quotidien. 
Il faudra attendre la seconde guerre mondiale pour que son intégration se voit accélérée et se répande dans tout le peuple. En effet, en 1940 une forme d'uniforme d'Etat appelé kokumin fuku (vêtement du peuple) est institué pour les hommes, puis en 1942 il y eut le fujin hyôjun fuku - vêtement standard pour la femme. 
Après la guerre et durant toute l'Occupation, les vêtements occidentaux sont diffusés et vectorisés par une image de richesse et de démocratie. Les Japonais et les Japonaises commencent alors à acheter des vêtements occidentaux en commençant par ceux concédés par l'armée américaine.
Jusqu'au traité de paix de San Francisco en 1952, le Grand quartier général de commandement suprême des forces alliées (GHQ) contrôlait toutes les informations venant de l'extérieur. Si celles provenant des Etats-Unis pénétraient facilement l'archipel, celles provenant d'Europe étaient censurées.
Malgré cette filtration communicationnelle de l'Europe par le GHQ, l'histoire d'amour du Japon pour l'Europe a quand même eu lieu et le costume occidental a fini par s'imposer au Japon.
Et c'est là où j'en viens à mon beignet. 

Ce que le beignet tempura ne vous a pas dit

Si vous êtes déjà allés manger dans un restaurant japonais, vous devez déjà avoir vu ces beignets de type tempura dont la chapelure est très fine.
Saviez-vous que ces beignets ont été introduit au Japon par les portugais au 16ème siècle ?
Vous êtes en train de vous dire "Ok, mais nom de Dieu, c'est quoi le rapport avec l'entrée du vêtement occidental au Japon ?". Nous y venons.
Il existe une caractéristique absolument fascinante que le peuple japonais a toujours présenté : sa capacité à absorber un savoir ou une discipline.
Ce qu'il y a d'assez fabuleux, c'est que ce peuple ne fait pas que vulgairement copier, il transforme cela en une "entité" bien japonaise.
Un autre exemple, saviez-vous que les frappes utilisées au karaté viennent originellement des arts martiaux chinois ?
Mais à ce sujet, que ce soit le karaté ou le beignet tempura, arrivez-vous à vous dire que ce n'est pas vraiment... japonais ?
Or dans le cas de l'art tailleur, le peuple japonais ne l'a pas vraiment transformé. Il a bien absorbé l'art de se vêtir occidental, et il a même protégé ses codes (sur ce sujet, dans l'ouvrage Ametora de W. David Marx, l'auteur explique comment les japonais ont sauvé le style Ivy League).
Il y a eu quelques tentatives de modifications du costume par des créateurs japonais comme Yohji Yamamoto mais globalement, l'art tailleur est resté intacte. A ce titre, les passionnés d'art tailleur n'ont pas dû passer à côté des figures de proue japonaises d'aujourd'hui qui réinterprètent des classiques. Je pense notamment à Yasuto Kamoshita ou à Shuhei Nishiguchi. 
Ma réflexion a donc été la suivante : l'art tailleur est resté globalement imperméable au fond conceptuel nippon ancestral. Alors que ce passerait-il si ce dernier venait irriguer et nourrir en profondeur l'art tailleur ? Qu'aurait le fond à dire à la forme ?
C'est cette partie de la communication qui m'a intéressé. Je suis revenu à cet achoppement de l’histoire où peut-être il y avait encore à composer.
Et c'est aussi à ce moment-là que j'ai commis ma plus grande erreur.

Ma plus grande erreur

"Il ne faut pas faire violence à la nature, il faut la persuader." 
Épicure
Au commencement, je suis parti dans tous les sens. Pour ne rien vous cacher, le chantier ne ressemblait à rien, c'était un bordel sans nom. Dans ma quête, je me suis égaré plusieurs fois (et je continuerai sans doute de me tromper).
Mes premiers essais ont été la plus grande erreur.
J'essayais de construire une approche visant l'utilisation du fond esthétique nippon mais sans prendre en compte sa dimension systémique. C'est à dire rester dans une approche linéaire, une vue monolithique, sans jamais relier les éléments ensemble.
Je percevais des notions comme shibumi ou wabi, isolément du reste du système, je répétais des choses par cœur en ignorant les principes du fond conceptuel, je fixais le doigt alors que le sage montrait la lune...
Essayer de copier "en surface" la recette s'est révélé extrêmement insuffisant. Les cycles d'inclusion au système tailleur étaient trop rigides et trop "courts".
L'adaptation était trop forcée, cela revenait à soumettre des cycles naturels à des "cycles de papier". Et comme d'autres avant moi, je voulais absolument imposer ma vision d'un concept esthétique japonais à la réalité, en forçant : j'étais en train de le travestir et de le galvauder.
Il fallait une manière plus douce de faire les choses, celle qui peut générer naturellement les conditions les plus propices à la greffe du fond à la forme, avec le minimum de heurt et de forçage.
Il fallait une vue systémique, et c'est ce dont traitera la 3ème partie.

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